Les biais linguistiques (notamment anglophones) : un angle mort de la recherche en droit constitutionnel comparé
/Odile Ammann
Odile Ammann est Professeure associée au Centre de droit public de l’Université de Lausanne.
Écrire ce texte en français revient-il à prêcher aux convaincus et à manquer son public cible – les personnes s’intéressant au droit constitutionnel comparé et privilégiant la lecture de textes en anglais ? Le fait que le chapitre sur lequel se fonde la présente contribution ait été rédigé en anglais peut sembler tout aussi paradoxal, puisqu’en choisissant l’anglais, ce chapitre contribue à perpétuer les biais linguistiques qu’il dénonce. Mais au fond, opter pour n’importe quelle langue – y compris l’anglais, qui domine déjà notre domaine de recherche – au détriment des autres est nécessairement insatisfaisant à certains égards. Quoi qu’il en soit, ayant été encouragée par l’équipe éditoriale du blog de l’AIDC à écrire en anglais, en français ou en espagnol, j’ai voulu saisir l’occasion de rédiger enfin un texte sur les biais linguistiques dans une langue autre que l’anglais.
Les biais linguistiques : définition et symptômes
Un biais linguistique peut être défini comme un préjugé en faveur ou au détriment d’une ou de plusieurs langues. Un tel parti pris n’est pas nécessairement conscient ni intentionnel. Dans la recherche en droit constitutionnel comparé, il se reflète dans la tendance à privilégier une ou plusieurs langue(s) au détriment d’autres idiomes.
Dans la foulée de l’ouvrage d’Anthea Roberts, Is International Law International ?, plusieurs contributions ont mis en évidence des tendances remettant en question le caractère « international » du droit international public. En fait partie la domination de certaines langues, et avant tout de l’anglais, dans la recherche en la matière (voir par exemple Lentner, Gurmendi et Baldini Miranda da Cruz, Uriburu et Ammann), domination qui existe bien sûr aussi dans la pratique, comme l’explique Marcelo Kohen.
De telles réflexions ont trouvé écho en droit comparé en général ainsi que dans d’autres disciplines, telles que la sémiotique, la linguistique, la psychologie sociale ou encore la philosophie. En droit constitutionnel comparé, en revanche, ces questionnements sont moins explicites. Les préoccupations d’ordre méthodologique se concentrent avant tout sur la sélection d’études de cas, le fonctionnalisme et les méthodes alternatives ou encore l’épineux défi de l’interdisciplinarité, tandis que les langues restent un « problème invisible ».
Apporter des preuves des biais linguistiques anglophones dans la recherche en droit constitutionnel comparé nécessiterait une étude empirique d’envergure. On peut toutefois mentionner deux exemples symptomatiques : l’utilisation limitée de langues autres que l’anglais dans ce domaine de recherche et les biais inhérents à certains outils qui y sont utilisés.
Premièrement, plusieurs chercheurs anglophones reconnus dans le domaine du droit constitutionnel comparé admettent s’appuyer avant tout sur des travaux accessibles en anglais même si la grande majorité de ceux-ci se limitent à l’étude de quelques pays seulement, et se fier à des traductions en anglais sans pouvoir eux-mêmes en vérifier la qualité. La critique formulée en français par Marie-Claire Ponthoreau, dans la 2e édition de son ouvrage Droit(s) constitutionnel(s) comparé(s), est sans fard : « les auteurs nord-américains ne s’intéressent qu’aux travaux rédigés en anglais », avec pour conséquence que « [l]a comparaison des droits constitutionnels est donc restreinte dans l’espace » et qu’« [o]n pourrait parler d’une comparaison ‘entre soi’ : les États-Unis et les pays du Commonwealth » (p. 64). De tels biais ne touchent bien sûr pas exclusivement les chercheurs nord-américains : dans une certaine mesure, la plupart des chercheuses et chercheurs dans ce domaine, que leur première langue soit l’anglais ou non, en souffrent.
Deuxièmement, ces biais sont inhérents aux outils de recherche utilisés en droit constitutionnel comparé. À titre d’exemple, le site internet du projet Constitute, d’une immense utilité pour les chercheurs, donne accès au texte de plus de 200 constitutions du monde entier – en langue anglaise. Si le site existe également en espagnol et en arabe (quoique ces versions soient moins étendues), la version anglaise ne mentionne pas les défis qui se posent du point de vue linguistique. Or la comparaison de textes constitutionnels passe nécessairement par une prise en compte des nuances linguistiques, qu’une traduction anglaise risque de gommer.
Un autre exemple est celui de l’Encyclopédie Max Planck de droit constitutionnel comparé, ressource essentielle pour toute personne effectuant des recherches dans le domaine. Si ce projet et les directives transmises aux auteurs attestent indubitablement d’une sensibilité à la diversité géographique et aux aspects linguistiques, l’encyclopédie est disponible exclusivement en anglais, et ses notices s’appuient en grande partie sur des ouvrages anglophones. L’encyclopédie illustre la difficulté d’échapper aux biais linguistiques, et ce même lorsque des efforts conscients sont entrepris pour recruter des auteurs multilingues et assurer une diversité géographique suffisante.
Explications
De multiples facteurs expliquent les biais linguistiques. Ils sont d’abord d’ordre épistémologique, en raison des compétences linguistiques limitées de tout chercheur. Ils trouvent aussi leur source dans des facteurs institutionnels. On peut notamment mentionner l’influence exercée par les institutions de recherche anglophones, influence que renforcent encore davantage certains classements, tels que celui de SSRN, qui est dominé par des articles, auteurs et organisations anglophones, ainsi que d’autres critères mesurant l’impact scientifique, comme Google Scholar, Scopus et le Social Science Citation Index. Un autre facteur institutionnel concerne l’accès à des publications dans différentes langues, souvent tributaire des choix et ressources des institutions de recherche, y compris en droit constitutionnel comparé. Les biais linguistiques sont également conditionnés par les impératifs de rentabilité qui dominent le monde de l’édition et par les considérations stratégiques animant les chercheurs, qui peuvent être tentés de privilégier certaines langues et certains cas d’étude au détriment d’autres afin d’augmenter la visibilité de leurs travaux. Enfin, ces biais prennent évidemment aussi racine dans l’histoire, notamment dans la colonisation et l’influence exercée par le constitutionnalisme libéral (des phénomènes qui expliquent d’ailleurs aussi la domination de la langue française dans certaines régions du monde).
Implications
Les biais linguistiques – surtout anglophones, mais pas seulement – constituent un problème fondamental dans la recherche en droit constitutionnel comparé. Si les avantages de l’anglais sont évidents dans le domaine de la science, un tel choix linguistique génère des défis majeurs, tant sur le plan épistémologique que pour l’identité même de la discipline.
Au niveau épistémologique d’abord, l’hégémonie d’une langue comme l’anglais favorise la domination de certains concepts et détermine l’orientation générale de la recherche en droit constitutionnel comparé. En résulte une tendance à lisser les différences plutôt qu’à s’intéresser aux nuances et subtilités spécifiques à un contexte constitutionnel donné, mais aussi un renforcement de l’influence de certaines cultures de la recherche.
Ensuite, de telles distorsions remettent en question l’identité même du droit constitutionnel comparé en tant que domaine de recherche, à savoir son caractère juridique, constitutionnel et comparatif. La comparaison tend à reposer sur des analogies boiteuses avec le droit constitutionnel étranger, ce qui affecte tant la légalité que la légitimité du raisonnement interprétatif ; le pouvoir constituant se voit soumis à une tradition constitutionnelle étrangère sans qu’une attention suffisante soit portée au contexte local ; enfin, la comparaison laisse place à une imposition de concepts, de catégories et de théories.
La traduction assistée par l’IA, un remède aux biais linguistiques ?
Si de nombreuses mesures sont envisageables pour lutter contre les biais linguistiques, un remède potentiel en particulier mérite d’être mentionné : la traduction par l’IA, à travers des logiciels comme Google Translate, DeepL ou encore ChatGPT.
De tels outils peuvent certes atténuer les biais linguistiques en donnant accès à une quantité inouïe de données textuelles dans des langues étrangères. La traduction constitue un moyen puissant de favoriser la circulation des idées, ce qui correspond à l’objectif du droit constitutionnel comparé, mais aussi de la recherche en général.
Il serait toutefois naïf et même dangereux de voir dans ces outils une solution aux biais linguistiques, qu’ils peuvent au contraire renforcer. Tout d’abord, l’IA souffre elle-même de biais, y compris linguistiques, qui affectent la qualité de ses traductions. Ensuite, de tels outils ne livrent pas le bagage contextuel nécessaire à la compréhension du droit constitutionnel étranger. Enfin, ils risquent même de décourager l’acquisition de nouvelles compétences linguistiques et ne garantissent pas que les chercheurs tiendront effectivement compte de travaux rédigés dans d’autres langues. Même lorsque tel est le cas, des problèmes de qualité demeurent, ainsi que des difficultés d’ordre éthique et juridique, notamment sous l’angle des droits d’auteur.
De manière générale, l’amélioration des outils et technologies ne constitue qu’une mesure parmi d’autres permettant d’atténuer les biais linguistiques. Il est au moins aussi important d’adapter notre comportement individuel, de nous engager au niveau institutionnel ou encore de lancer des initiatives scientifiques. En particulier, des travaux plus approfondis, tant empiriques que normatifs, sont nécessaires pour dresser un panorama plus complet et précis des biais linguistiques dans la recherche en droit constitutionnel comparé afin de mesurer l’ampleur des défis que nous devons relever.
Odile Ammann est Professeure associée au Centre de droit public de l’Université de Lausanne.
Citation suggérée : Odile Ammann, ‘Les biais linguistiques (notamment anglophones) : un angle mort de la recherche en droit constitutionnel comparé’, Blog IACL-AIDC (12 Mars 2026) Les biais linguistiques (notamment anglophones) : un angle mort de la recherche en droit constitutionnel comparé — IACL-IADC Blog
Ce texte se fonde sur le chapitre suivant : Odile Ammann, ‘English Language Bias in Comparative Constitutional Law Scholarship: Symptoms, Explanations, Implications and Remedies’, in Erika Arban/Maartje de Visser/Jeong-In Yun (édit.), The Language of Comparative Constitutional Law: Questioning Hegemonies, Oxford: Hart Publishing, 2025, 119-134.




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